Acquisition :
Pierre, Jacques et Jean endormis (thirty pieces of silver running away)
Description
Michiel Ceulers
Pierre, Jacques et Jean endormis (thirty pieces of silver running away)
2023
Huile, peinture en aérosol, pigment sur toile / cadre fabriqué par l'artiste ;
huile et mastic sur toile montée sur bois, agrafes
Il fut une époque, celle des commentateurs abscons supputant les chances de mort ou de survie de la peinture, où l’on aurait écrit avec une pudique retenue que Michiel Ceulers pousse la peinture dans ses derniers retranchements, tant elle semble manquer de bienseillance, tant elle sort de ses gonds, écaillant les vernis de toutes certitudes. Écailler… j’utilise l’euphémisme à dessein. Eh bien, on en est loin. L’attitude, ici, n’a rien d’iconoclaste. La peinture, Michiel Ceulers la connaît bien. Bourré de talent, le pinceau à la main, il excelle. Regardeur attentif, il s’est frotté aux anciens et modernes avec une acuité toute particulière. Oui, mais voilà, une toile classique, tendue sur son châssis tout neuf, ça craint. Dès lors, il récupère toutes sortes de matériaux, de préférence usés, maculés, destinés au rebut. Il flirte avec les trois dimensions, encadre ses œuvres avec du carton ou du polystyrène, collecte les morceaux de miroirs, du grillage à poules, n’importe quelle pièce textile. Dans le descriptif de ses œuvres, aucun mixed media réducteur ne figure, non, il énumère patiemment et dans l’ordre les matériaux mis en œuvre, à la suite de titres rocambolesques, énigmatiques, drôles, triturés et multilingues, en rapport ou non avec le sujet, des titres qui dénote d’une culture toute aussi hybride où se croisent des références à la culture pop, à la musique, à la philosophie, à l’histoire et l’histoire de l’art, à l’univers Queer, aux dessins animés ou aux jeux numériques, à la science, surtout au moment où celle-ci devient fiction. Michiel Ceulers se délecte des références. Et du côté de l’art, on citera volontiers Dada, Rauschenberg, Kippenberger, Christopher Wool, Wade Guyton, Gerhard Richter, Raoul De Keyser, Dieter Roth… non qu’il soit question de leur emboîter le pas, mais bien de les regarder, de dialoguer. Naissent ainsi des tableaux qui ne seront finis que lorsque ils échapperont complètement à leur créateur. Des tableaux ou plutôt des objets : la peinture en tant qu’objet est plus importante que ce qu’elle représente ; dépeindre est devenu illusoire dans le tsunami d’images qui nous submerge continuellement. Dès lors Michiel Ceulers, conscient qu’il n’ajoutera rien à l’histoire de la peinture, préfère une attitude de sincérité, d’authenticité, dit-il. Émerge un univers hybride et travesti, sale et flamboyant, plein de paillettes, une sorte de glamour des poubelles, à la fois kitsch et reposant sur des bases classiques, un truc qui vous fera dire : mais quelle magnifique crasse que voilà !
Récemment, Michiels Ceulers a peint plein d’oiseaux, des canaris, seuls, en couple souvent, en trio. Parfois ils sont jaunes. Ou pas. Parfois ils ont leurs références. Ou pas. Bien sûr, il y a les deux canaris vivants dans une cage à même la toile Het verschrikkelijke mooie leven (la terrible beauté de la vie) de Roger Raveel. Et Ceulers aime beaucoup la peinture de Raveel. (En fait, je pense aussi au perroquet de Marcel Broodthaers) Bien sûr, il y a les canaris de Kippenberger qui tel David se dresse devant l’aigle allemand. Bien sûr, il y a les paroles why do birds suddenly appear every time you are near, tirées de Close to you, chantée par Karen Carpenter, formidable batteuse et figure tragique s’il en est. Car la vie d’un canari peut être minable et précaire, surtout s’il est envoyé à la mine. Bien sûr, le canari est le plus populaire des oiseaux domestiques, mais en cage. Puis, il y a le canari de Tweety & Sylvester des Looney Tunes. Michiel Ceulers l’a aussi portraituré, sans le chat. Les trois qui nous occupent ici sont endormis, précise l’artiste, et se nomment Pierre, Jacques et Jean. Drôles de disciples. Et Ceulers ajoute que 30 pièces d’argent se sont fait la malle (thirty pieces of silver running away). De là à penser à l’Iscariote et à Gethsémani, il n’y a qu’un pas. Mais aussi à Dr House (saison 3 épisode 9), à Michael McShane dans le rôle de frère Tuck, à Blake et Mortimer et à la Malédiction des trente deniers, à Johnny Silverhand dans l’une des fins du DLC Phantom Liberty de Cyberpunk 2077, lorsque V choisit de livrer So Mi à Solomon Reed et qu’il lance : Tu sais déjà comment tu vas les dépenser, tes trente derniers ? Personnellement, je répondrais bien : Pardi, acheter un canari.
- Jean-Michel Botquin