Presque Monochrome – Group Show

En 1955, lorsque Yves Klein présenta au « Salon des réalités nouvelles » un petit monochrome horizontal orange peint sur bois, le jury lui suggéra, pour être accepté, d’ajouter un point, ou une ligne d’une autre couleur. Yves Klein refusa.

Françoise Safin et Genaro Marcos Navas, les deux commissaires de cette exposition, l’auraient pour leur part accueilli à bras ouverts. Monochromes purs ou « adultérés » les fascinent également. On peut trouver de nombreuses raisons à cette fascination. Historiquement, le monochrome naît dans le grand bouleversement de la révolution bolchevique. Les pionniers – Malevitch et Rodtchenko – y voient non seulement la culmination de l’art abstrait, mais aussi la fin de l’art capitaliste : de la figuration à l’abstraction, il aboutit à un tableau-objet. Fin du voyage, fin du chemin. Dans les périodes de crises et de profond pessimisme qui accompagnent la fin de la Seconde Guerre mondiale, peintres européens et américains réalisent de nombreux monochromes noirs. Comme si, par ce silence absolu du monochrome, noir qui plus est, ils signifiaient la fin des idées également. Seul existe, seul subsiste l’objet. 

Le monochrome est le début et la fin de tout art. Du moins de cet art qui avait conduit à la folie de la seconde guerre mondiale. Du passé il fait table rase. Il est le zéro à partir duquel tout recommencer. Objet pur, objet total et exclusif, il exige du regard qu’il s’attarde, qu’il prenne le temps. On pourrait presque dire qu’il induit une sorte de transe, du moins un état de concentration tel qu’il mène à un sentiment quasi religieux. Pour Malevitch, l’objet-monochrome rejoint l’objet-icône. Il n’est pas le seul. Nombreux sont les peintres à établir un lien entre monochrome et spiritualité, monochrome et paix intérieure… ou angoisse.

Le monochrome est objet et il est immatérialité aussi : lumière bleue (Yves Klein) projetée dans une galerie ou pour le décor d’un opéra. Lumière rouge de l’installation de Dagonnier. Icônes de Kozakis. Objets trouvés d’Angeli, Cuda et Deprez. Supports soigneusement préparés de Droixhe, Wéry et Verstockt. Sous son titre un peu provocateur, «  Presque monochrome » propose une balade didactique et ludique dans cet univers fascinant, où le monochrome entendu comme l’absolu, l’alpha et l’oméga, la pureté totale, ne peut jamais être tout à fait atteint. Ce sont les accidents, les marques inopinées, les traces d’une autre couleur, les textures… l’humain, en définitive, dans son élan vers la perfection.

Puisque historiquement, la plupart des monochromes utilisent les couleurs primaires, le bleu, le rouge et le jaune (doré), ainsi que le noir et le blanc, c’est-à-dire des achromies ou synthèses de toutes les couleurs, les commissaires ont choisi de regrouper les œuvres par couleur, afin de permettre d’apprécier les différentes sensibilités et techniques. Deux œuvres de la même couleur ne se ressemblent pas, chaque artiste transmet des sentiments différents. 

Ces peintures quasi monochromes parlent de recherches formelles, sensorielles, parfois nées du hasard. Des références architecturales peuvent aussi sous-tendre l’œuvre, comme dans le cas de Wery, Goussey ou de Cuda. Les artistes nous renvoient quelquefois à la nature, aux paysages, à la mer- Angeli, Goussey -, d’autres à la modernité, à mi-chemin entre la fascination et le regard critique – c’est le cas des « icônes » de luxe de Kozakis ou des références cinématographiques et technologiques de Dagonnier. 

Mais ces œuvres se rejoignent probablement toutes dans leur approche spirituelle, ascétique, d’extase avec la couleur, particulièrement chez Droixhe, Wéry, Kozakis et Leonardi, même si elles se présentent sous des formes très différentes. 

“Le blanc permet à d’autres choses de devenir visibles”, disait Robert Ryman. On pourrait extrapoler cette affirmation aux autres couleurs présentes dans cette exposition : le monochrome permet de voir d’autres choses. Chacun.e y trouvera, peut-être, un début de chemin dans sa quête vers ce qui nous transcende.

Françoise Safin et Genaro Marcos Navas, commissaires

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Date

02 Déc 2022 - 21 Jan 2023
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Lieu

Space / En Féronstrée 116