Mitologies - Sarah Illouz & Marius Escande

Mitologies
Sarah Illouz & Marius Escande

Installé·es à Bruxelles, Sarah Illouz et Marius Escande travaillent en duo depuis 2021. Leurs recherches pluridisciplinaires intègrent des questionnements sur les façons de vivre ensemble et de collaborer ainsi que des réflexions fondamentales sur les techniques, les usages et les ressources. Une perspective écologique est « discrètement glissée dans la matérialité et l’ouvrage » (A. Béguin). Leurs démarches intriquent ainsi une multiplicité d’enjeux, de concepts et de références.

Une résidence à Liège, aux RAVI, d’avril à juin 2024, leur avait entre autres choses permis de poursuivre la mise en œuvre d’un triptyque monumental en feutre à sujets mythologiques. Le premier volet, achevé en 2023, traite le récit de Jason et la Toison d’Or, suivant une gravure illustrant un ouvrage du pédagogue Pierre Blanchard (Mythologies de la Jeunesse), dont la première livraison remonte à 1801. C’est de la même origine que provient le modèle de la tapisserie exécutée à Liège. Comme à leur habitude, les Parques au visage sévère s’y occupent de la destinée des humain·es — Clotho fabrique le fil de la vie, Lachésis le déroule, Atropos le coupe. La troisième pièce, toujours inspirée du livre de Blanchard, a été finalisée à Bruxelles l’été dernier : Pénélope, fidèle épouse d’Ulysse parti guerroyer à Troie, tisse (ou feint de tisser puisqu’elle défait de nuit l’avancée du jour) un voile, en opposant à ses prétendants qu’elle ne pourra contracter un nouveau mariage avant d’avoir achevé l’ouvrage dévolu à draper le corps de son beau-père lorsque ce dernier viendrait à rendre l’âme.

La migration de l’image d’une estampe sur papier à un dessin en matière textile est féconde. D’abord, il y a le changement d’échelle : le format de Mythologies de la Jeunesse est un in-octavo (18×11 cm), quand les interprétations en feutre de ses illustrations sont monumentales (3×2 m). La maîtrise technique permet par ailleurs de rendre la composition jusque dans le détail — non sans que le processus réserve ses surprises, perceptibles dans la déformation du glaive de Jason, du visage d’Atropos ou des mains de Pénélope. L’exégèse du mythe importe autant que ce que l’usage du fil implique. Les commentaires en grandes lettres jaunes au dos des tapisseries sont, à cet égard, explicites. Au verso de Jason s’empare de la Toison d’Or, on peut lire : « En 2023, en Belgique, le prix de vente de la laine ne couvre plus le coût de la tonte ». « Aujourd’hui on brûle la laine, il faut la valoriser » occupe le revers des Parques. Sarah Illouz précise : « La première pièce fait le constat d’une situation déplorable que nous ressentons comme un effet néfaste du capitalisme. La deuxième énonce les choses : on brûle la laine des moutons même si elle ne constitue pas un bon combustible parce que, en tant que déchet de catégorie 3, c’est la façon la plus économique de se débarrasser des énormes excédents. La troisième tapisserie apporte une note positive : « Du silence des brebis naît l’écho d’une filière ». » La dimension écologique du projet s’articule ainsi autour de nombreux composants : l’intérêt pour les matériaux naturels et locaux, pour les techniques ancestrales, le do-it-yourself, le savoir-faire manuel, l’économie des moyens et le low-tech.

Cette logique trouve son prolongement dans une attention portée aux circuits courts. À la New Space, les artistes exposent une suite de sept feutres (2024) présentés « en suspension » dans des cadres de bois massif qui pivotent. Les plantes endémiques de la vallée de la Roya y sont représentées selon un rendu qui évoque les planches botaniques. Exécutées sur place avec la laine des brebis brigasques, une race rustique propre à ce territoire, ces œuvres ont été réalisées en collaboration avec Csilla Ivanics, qui a récolté les plantes locales et conçu les teintures donnant leurs fonds aux feutres. À chaque image correspond la tonalité particulière des matières issues de l’espèce qu’elle illustre : c’est le lieu, son climat, sa géographie et son histoire qui donnent, en définitive, les couleurs et les matériaux.

La démarche s’étend également au partage d’expériences, notamment avec les membres de la coopérative d’éco-pâturage Rosa Canina, active à Liège dans la gestion écologique des terrains publics et privés. Une convergence de préoccupations unit ces acteur·ices, puisque l’association développe des projets participatifs de transformation de la laine articulés autour des notions de création et de transmission. « L’objectif est aussi de faire se rencontrer les publics, explique Marius Escande. Le jour du vernissage, un·e berger·ère conduira le troupeau de brebis dans la New Space. Et, pendant toute la durée de l’exposition, nous y travaillerons des laines en provenance de collectes en Wallonie. Nous avons construit un espace spécialement dédié : un « pavillon » en soie, un matériau précieux, transparent, de couleur jaune, laquelle renvoie aux textes portés au dos de nos grands feutres. L’idée est de travailler avec les visiteur·euses. L’exposition devient un lieu actif de transformation. Nous avons voulu que tout ce qui compose la généalogie concrète des œuvres, nos outils et le processus technique, y compris les reprises et la gestion des chutes, soit visible de tous·tes. L’exposition est un atelier, un espace de transmission et de participation. »

Les enjeux sont multiples et profondément connectés. Sarah Illouz et Marius Escande fusionnent des éléments que notre monde tend à désunir : la dimension symbolique des gestes mythologiques et la réalité matérielle des ressources ; les héritages du passé et les techniques d’aujourd’hui ; les considérations esthétiques et l’attention portée aux processus d’exécution. Leurs travaux font davantage qu’occuper l’espace de la New Space : ils y structurent une trame organique de flux entre hier et aujourd’hui, entre le local et l’universel, entre des visions écologiques et les modèles économiques. 
                                                                                                                                                                                        - Pierre Henrion

 

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Date

10 Avr 2026 - 09 Mai 2026
Ongoing...

Lieu

New Space / Rue Vivegnis 234

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