Michael Dans

 

°1971
Vit et travaille à Liège

J’ai rencontré Michael Dans chez une amie commune. Elle m’avait dit : «tu vas voir, il est super !». C’était un vendredi soir, c’était la fin du printemps, mais il faisait encore vraiment froid et la tristesse de l’automne s’éternisait au-dessus de la Belgique comme un virus dans les poumons d’un enfant. Tout le monde en avait marre du froid, du manque de lumière, de l’humidité de caveau qui ne nous avait pas quittés depuis octobre. L’hiver et l’automne avaient semblé si longs, qu’à force on avait tous l’impression d’être des mourants qu’un infirmier aurait déjà installés à proximité de la chambre froide. Dans l’histoire de la Belgique, c’était d’ailleurs un moment particulier, on avait vraiment l’impression que c’était la fin de tout : le gouvernement d’alors menait une politique absurde et cruelle, l’économie mondiale n’essayait même plus de cacher qu’elle n’était qu’une belle saloperie, les tensions géopolitiques se traduisaient par l’apparition de guerres sanglantes aux quatre coins du monde et c’était aussi ce moment où toute une génération spontanée d’ahuris se faisait exploser au milieu de ce que les médias appelaient des «foules innocentes». C’est donc dans ce contexte que j’avais rencontré Michael Dans. Et que ce fut à ce moment là et pas à un autre a certainement son importance, car, pour tous ceux qui en ont un peu marre du monde et du mauvais goût de l’actualité, Michael apparaît immédiatement comme une sorte de bénédiction. Plus que n’importe qui d’autre que j’ai pu rencontrer, Michael dégage une franche et joviale impression de n’en avoir absolument rien à foutre, comme s’il avait compris un truc essentiel sur la négociation avec l’épouvante du quotidien : le monde pouvait bien crever dans son jus, sachant qu’il n’y avait plus rien à faire pour lui, Michael semblait avoir choisi de ne pas trop s’en faire en attendant la fin. Mi-viking, mi-Jivaro, mi-chevalier médiéval, mi-indien comanche, mi-yakuza, mi-punk, mi-haltérophile, Michael Dans a le profil excessivement rare de celui qui aurait pu tout faire ou rien du tout et qui a donc choisi de faire strictement ce qu’il voulait et ce qu’il voulait c’était faire quelque chose de tout simple en apparence : se balader la nuit, rencontrer des gens et les prendre en photo avec des flashs bricolés. Il m’avait montré ses photos qui avaient été publiées dans un livre avec une tête de mort en couverture et ces photos, je les avais immédiatement adorées. Elles m’avaient fait l’effet d’une grande fiesta décadente organisée dans le dernier château encore debout, au milieu des flammes de la fin des temps. Ces photos étaient comme lui, marrantes, tragiques, étranges… Entre la pornographie ludique, le fétichisme de sous-bois, la revue de sport moteur, le manuel d’architecture, le rapport de géomètre expert ou l’esthétique glacée de la petite annonce «ebay», elles traduisaient toutes l’indicible merveille de la pulsion vitale au milieu d’une civilisation arrivant à son terme, quelque chose du sourire narquois du condamné à mort face aux fusils du peloton d’exécution, une attitude que j’ai toujours trouvé assez classe. Bref, je lui avais demandé comment il faisait pour que des filles croisées au coin d’une rue acceptent de poser avec un manche de couteau planté dans le vagin ou emballées dans du cellophane ou recouvertes d’escargots et il m’avait répondu : «il suffit de demander». Ça m’avait, je l’avoue, fasciné. Comme si soudain le champ des possibles de ma propre vie s’ouvrait sur des immensités inconnues. Je lui avais alors demandé si, à son avis, j’en serais moi même capable et il m’avait dit avec cette formidable franchise qui le caractérise : «non, avec toi ça va ressembler à un plan cul». Ce type avait tout compris : alors que j’étais passé du côté cynique du monde, alors que je voyais déjà dans l’exercice de la photographie une façon relativement minable d’espérer vivre des aventures à la saveur alternative, Michael, lui, avec ces photos d’insomniaques, de désespérés, de camés blafards, de filles cernées et de garçons mal nourris était resté absolument pur : il faisait des photos parce qu’il savait faire des photos et qu’il aimait faire des photos et que ces photos ouvraient sur des histoires et que les histoires, il n’y a rien de mieux pour attendre la mort. Alors, évidemment, plus tard, comme un vrai minable de copycat j’avais essayé d’en faire des photos à la Michael Dans : je la voulais cette lumière, je les voulais ces couleurs, ces corps et ces regards. Je m’étais misérablement planté, je n’avais obtenu qu’une soupe blafarde et sans aucun intérêt. Et j’avais dû reconnaître cette chose terrible : pour faire du Michael Dans, il faut être Michael Dans. – Thomas Gunzig 2020.

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